La route, le dernier roman de Laurent Coos

premier chapitre gratuit



Seal Rock, Californie

 

-    Stanley… Stanley !

-    Oui, j'arrive !

-  Bon sang Stanley, pourquoi n'es-tu jamais foutu de répondre lorsque je t'appelle ?

 

La petite valise métallique serrée dans sa main droite, il descendit lentement les marches de l'étage. Au bas de l'escalier, Betty, sa femme, l'attendait, les deux mains posées sur les hanches, le regard furibond. Ses épais sourcils, ses cheveux raides coupés à la garçonne ainsi que son double menton accentuaient sa mine austère.

-         Peux-tu me dire ce que tu fabriquais là-haut ? demanda-t-elle.

-         Je… j'étais à la salle de bain !

Le visage de son mari trahissait une profonde inquiétude. Il posa la mallette sur la table en chêne massif de la salle à manger et l'ouvrit. Un sourire béat se dessina aussitôt sur le visage de sa femme.

-         Trois cents milles dollars en coupures de cent ! Je les ai retirés à la banque hier après-midi et j'ai clôturé notre compte.

-         Bon Dieu, je n'ai jamais vu une somme pareille ! ajouta  Betty en caressant une liasse de billets.

-         C'est pour nous le début d'une nouvelle vie, ma chérie !

Elle le fixa avec dépit.

-         Peut-être mais par ta faute, nous sommes contraints d'abandonner notre maison !

Elle jeta un coup d'œil circulaire à la salle de séjour avec un petit pincement au cœur. Dans l'âtre, quelques papiers achevaient de se consumer.

-    J'ai tout brûlé ! ajouta-t-elle avec amertume. Tous les documents portant notre nom, les factures, les photos souvenir…

Stanley tenta de la prendre dans ses bras mais elle le repoussa vivement.

-         Il le fallait ma chérie ! déclara-t-il. Personne ne doit retrouver notre trace. Tu verras, dans l'Arizona, nous vivrons enfin en paix. Et je t'offrirai une maison bien plus jolie que celle-ci !

La semaine précédente, il avait revendu les quelques objets de valeur qu'ils possédaient à un vieil antiquaire de la région, un ancien ami de son père. Celui-ci ne lui en avait pas offert le prix qu'il espérait, néanmoins cela lui avait permis de récupérer une bonne dizaine de milliers de dollars, de quoi payer le voyage et subvenir à leurs premiers besoins sans toucher à l'héritage de son père. Quant à la maison, celle-ci était hypothéquée à mort. Il n'y perdrait en fait que sa mise de fond, représentant environ trente-mille dollars, un moindre mal en comparaison de la petite fortune qui reposait dans sa mallette. Betty termina l'inventaire de ses bijoux qu'elle fourra hâtivement dans son sac à main.

-         Bon, j'ai terminé. A présent, on se tire d'ici vite fait ! dit-elle avec impatience. As-tu mis notre valise dans le coffre de la voiture ?

-         Oui, tout est prêt.

-         Parfait.

Stanley se figea devant le miroir rond du hall d'entrée et ajusta le nœud de sa cravate. Son visage maigre était surmonté de lunettes à grosses montures, et de fins fils d'argent sillonnaient quelque peu ses tempes. Mais, malgré ses quarante-quatre ans, il se reconnut encore un certain charme. Il était particulièrement à cheval sur sa tenue vestimentaire, le métier d'agent d'assurance exigeant une présentation irréprochable. Il lâcha un profond soupir en songeant qu'il ne pourrait sans doute plus jamais exercer sa profession. Cependant, il se voyait mal terminer sa vie comme pompiste dans une station service. Rien ne sera plus jamais comme avant, se dit-il, tout cela à cause de ce stupide accident ! Si cet enfoiré d'ivrogne n'avait pas traversé la route à ce moment là… La voix rauque de sa femme le sortit brusquement de ses pensées :

-         Encore en train de t'admirer dans le miroir ! s'exclama Betty, irritée. Etait-il vraiment nécessaire que tu te mettes sur ton trente et un dans de pareilles circonstances ?

Il ne répondit rien, se contentant de hocher la tête.

-         Ah ! j'allais oublier l'essentiel ! fit Betty.

Elle se précipita dans la cuisine et ressurgit quelques secondes plus tard avec un énorme cornet en papier rempli de provisions. Elle y plongea la main et en ressortit un cookie qu'elle avala goulûment.

-         La bouffe pour la route, heureusement que je suis là pour y penser !

Stanley ne put s'empêcher de songer que, même si sa femme se mettait à la diète durant les deux prochaines années, elle ne viendrait jamais à bout de ses kilos en trop. D'un geste précis, il s'empara de la petite mallette en aluminium, en s'assurant qu'il l'avait bien refermée. Lui seul en connaissait le code secret. Enfin, ils sortirent de la maison sans prendre la peine de verrouiller la porte, résignés à l'idée de l'abandonner pour toujours. En ce début de matinée, le soleil était déjà haut dans un ciel limpide et la chaleur presque étouffante. Sans dire un mot, ils se retournèrent afin de contempler, une dernière fois, celle qui avait été leur demeure durant ces six dernières années. Datant du début du siècle, la vieille bicoque en bois à la façade d'un brun-rouge défraîchi surplombée d'un toit pointu ne payait pas de mine, certes, mais ils l'avaient eue pour une bouchée de pain. De plus, elle était située dans un endroit paisible, un peu en retrait de la ville. Stanley se dit avec soulagement qu'il n'aurait pas à refaire la toiture le printemps prochain. Il regretterait malgré tout la petite terrasse en bois située sur le flan gauche de l'habitation et recouverte d'un avant-toit, endroit privilégié où il aimait passer de longues heures l'été, dans sa chaise longue, à lire un bon roman après ses journées de travail. Un énorme peuplier, d'environ quinze mètres, veillait sur la maison depuis de nombreuses décennies. À l'état sauvage, le jardin était recouvert d'herbes hautes et parsemé de nombreux buissons. Le jardinage n'avait jamais été son truc, et encore moins celui de sa femme qui, étant donné son poids, éprouvait de sérieuses difficultés à se baisser.

Ils se dirigèrent vers la voiture garée sous un abri de fortune, composé de quatre gros piliers en bois recouverts d'un toit en tôles ondulées. Il l'avait construit avec son père l'automne précédent lorsque celui-ci faisait encore partie de ce monde, quelques mois avant que son cancer ne l'eût emporté. Une fin atroce. La vieille Plymouth Cuda garée sous l'auvent était un cadeau de son paternel qu'il lui avait légué bien avant sa mort alors qu'il ne se sentait plus en état de conduire. Malgré ses trente ans d'âge, elle avait été entretenue avec beaucoup de soin et paraissait encore en bon état. Seule sa peinture rouge ternie par le temps et sa ligne un peu rétro n'étaient plus au goût du jour. Pourtant, quelques jours auparavant, Stanley avait préféré se séparer de sa nouvelle Pontiac, avec climatisation et boîte automatique, et conserver ce souvenir de famille qui, pour lui, était d'une valeur inestimable. Son garagiste lui avait repris sa voiture qu'il payait en leasing, tout étonné d'ailleurs de voir son client s'en séparer après si peu de temps. Il prit place derrière le volant et actionna le démarreur. Le vieux V6 émit aussitôt un grondement sourd. Betty s'assit lourdement sur le siège passager qui s'affaissa sous son poids, claqua la portière et entrouvrit sa vitre.

-         Décidément, Stanley, je ne te comprendrai jamais ! Pourquoi as-tu voulu garder cette vieille guimbarde ? Il n'y a même pas de climatisation !

-         Nous en avons déjà parlé Betty ! D'ailleurs, l'autre me rappelait trop l'accident, je ne voulais plus la conduire.

Pour toute réponse, Betty lâcha un profond soupir. Il recula dans l'allée et s'engagea sur l'avenue après avoir jeté un dernier coup d'œil à la maison dans le rétroviseur central. Ils prirent la route ce matin là par une chaude journée de juin.



Article ajouté le 2008-01-05 , consulté 91 fois

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